Et si Le Pendu parlait…

« Je suis dans cette position parce que je le veux. C’est moi qui ai coupé les branches. J’ai délivré mes mains du désir de saisir, de m’approprier, de retenir. Sans abandonner le monde, je me suis retiré de lui. Avec moi vous pouvez trouver la volonté d’entrer dans l’état où il n’y a plus de volonté. Où les mots, les émotions, les relations, les désirs, les besoins ne vous attachent plus. Pour me détacher, j’ai coupé tous les liens sauf celui qui m’unit à la Conscience. »

« J’ai la sensation de tomber éternellement vers moi-même. A travers le labyrinthe des mots je me cherche, je suis celui qui pense et non ce qui est pensé. Je ne suis pas les sentiments, je les observe depuis une sphère intangible où il n’y a que la paix. A une distance infinie de la rivière des désirs, je ne connais que l’indifférence. Je ne suis pas un corps, mais celui qui l’habite. Pour arriver à moi-même, je suis un chasseur qui sacrifie la proie. Je trouve la brûlante action dans l’infinie non-action. »

« Je traverse la douleur pour trouver la force du sacrifice. Peu à peu je me défais de tout ce que l’on pourrait appeler « moi ». Je rentre en moi-même incessamment, comme dans une forêt enchantée. Je ne possède rien, je ne connais rien, je ne sais rien, je ne veux rien, je ne peux rien. »

« Cependant des univers entiers me traversent, viennent me remplir de leurs tourbillons, puis s’en vont. Je suis le ciel infini qui laisse passer les nuages. Qu’est-ce qu’il me reste? Un seul regard, sans objet, conscient de lui-même, faisant de lui-même la dernière et ultime réalité. Alors j’éclate en pure lumière. Alors je deviens l’axe d’une danse totale, l’eau bénite où viennent boire les assoiffés. »

« C’est à ce moment-là que je suis l’air pur qui chasse les atmosphères empoisonnées. C’est à ce moment-là que mon corps attaché devient source cataclysmique de la vie éternelle. »

« Je ne suis plus qu’un cœur qui bat, qui propulse la beauté vers les confins de la création. Je deviens la douceur paisible dans toute douleur, l’incessante gratitude, la porte qu conduit les victimes à l’extase. Le chemin en pente par lequel on se glisse vers le haut. La lumière vive qui circule dans l’obscurité du sang. »

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Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

Et si l’Hermite parlait…

« Je suis arrivé au bout du chemin, là où l’impensable se présente comme un abîme. Devant ce néant je ne peux avancer. Il ne me reste qu’à marcher à reculons, en contemplant la route que j’ai déjà parcourue. A chaque pas en arrière, je forme devant moi une réalité. »

« Entre la vie et la mort, dans une crise continuelle, je tiens ma lampe allumée – ma conscience. Elle me sert, bien sûr, à guider les pas de ceux qui me suivent sur la voie que j’ai ouverte. Mais elle brille aussi pour me signaler moi-même : j’ai fait tout le travail spirituel que je devais faire. Maintenant, ô Mystère infini, viens à mon secours. »

« Peu à peu je me suis défait de toutes les attaches. Je n’appartiens plus à mes pensées. Mes mots ne me définissent pas. J’ai vaincu mes passions : détaché du désir, je vis dans mon cœur comme dans un arbre creux. Mon corps est un véhicule que je vois vieillir, passer, s’évanouir tel un fleuve au cours irrésistible. Je ne sais plus qui je suis, je vis dans la totale ignorance de moi-même. Pour arriver à la lumière, je m’enfonce dans l’obscurité. Pour arriver à l’extase, je cultive l’indifférence. Pour arriver à l’amour de toute chose, de tout être, je me retire dans la solitude. C’est là, dans le dernier recoin de l’univers, que j’ouvre mon âme comme une fleur de pure lumière. Gratitude sans demande, l’essence de ma connaissance est la connaissance de l’Essence. »

« Par le chemin de la volonté, je suis arrivé à la cime la plus haute. Je fus flamme, puis chaleur, puis lumière froide. Me voici qui brille, qui appelle et qui espère. J’ai connu la solitude complète. Cette prière va directement de moi à mon dieu intérieur: j’ai l’éternité devant mon dos. Entre deux abîmes, j’ai attendu et je continuerai d’attendre. Je ne peux plus avancer ni reculer par moi-même : j’ai besoin que Tu viennes. Ma patience est infinie comme Ton éternité. Si Tu ne viens pas, je t’attendrai ici même, car T’attendre est devenu ma seule raison de vivre. Je ne bouge plus! Je brillerai jusqu’à me consumer. Je suis l’huile de ma propre lampe, cette huile est mon sang, mon sang est un cri qui T’appelle. Je suis la flamme et l’appel. »

« J’ai réalisé ma tâche. Il n’y a que Toi, maintenant qui puisse la continuer. Je suis la femelle spirituelle, l’activité infinie de la passivité. Comme un coupe, j’offre mon vide pour qu’il soit comblé. Parce que je me suis aidé moi-même, maintenant, Toi, aide-moi. »

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Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.