Et si l’Arcane XIII parlait…

« Si tu te presses, tu me rattraperas. Si tu ralentis, je te rattraperai. Si tu marches tranquille, je t’accompagnerai. Si tu te mets à tourner, je danserai avec toi. Puisque notre rencontre est inéluctable, fais-moi face tout de suite! Je suis ton ombre intérieure, celle qui rit derrière l’illusion que tu appelles réalité. Patiente comme une araignée, enchâssée comme un bijou dans chacun de tes instants, tu partages ta vie avec moi – ou si tu t’y refuses, tu ne vivras pas dans la vérité. Tu pourrais fuir à l’autre bout du monde, je serais toujours à tes côtés. Depuis que tu es né, je suis la mère qui ne cesse de te mettre au monde. Réjouis-toi donc! Ce n’est que lorsque tu me conçois que la vie prend son sens. L’insensé qui ne me reconnaît pas s’accroche aux choses sans voir qu’elles sont toutes à moi. Il n’en est aucune qui ne porte mon sceau. Permanente impermanence, je suis le secret des sages : ils savent qu’ils ne peuvent avancer que sur mon chemin. »

« Ceux qui m’assimilent deviennent des esprits puissants. Ceux qui me nient, en cherchant vainement  à s’échapper, perdent  les délices de l’éphémère : tout en étant, ils ne savent pas être. Tout en agonisant, ils ne savent pas vivre. »

« Les enfants ne m’imaginent pas. S’ils pouvaient le faire ils cesseraient d’être enfants, car je suis la fin de l’enfance. Celui qui me rencontre sur son chemin devient adulte : il sait qu’il m’appartient. Je dévore ses difficultés, ses triomphes, ses échecs, ses amours, ses déceptions, ses plaisirs, ses douleurs, ses parents, ses enfants, son orgueil, ses illusions, sa richesse, je dévore tout. Ma voracité n’a pas de limite, je dévore même ses dieux. Mais au dernier d’entre eux, à l’authentique, une fois les masques dissous dans mes entrailles, je m’y casses les dents. Et son indescriptible mystère, en sa présence absente, en son absence présente, je me tue moi-même. Je n’engloutis que les ego. Chacun a un goût différent, tous plus fétides et amers les uns que les autres. »

« Grâce  à moi, tout devient poussière et tout s’effondre. Mais ne pense pas que c’est une tragédie. Je fais de la destruction un processus d’une splendeur extrême. J’attends que la vie se manifeste jusqu’à atteindre sa plus grande beauté, puis j’apparais pour l’éliminer avec la même beauté. Lorsqu’elle parvient à la limite de sa croissance, je commence à la détruire avec le même amour qui a été employé pour la construire. Quelle joie ! Quelle incommensurable joie ! Ma destruction permanente ouvre la voie à la création constante. S’il n’y a pas de fin, il n’y a pas de commencement. Je suis au service de l’éternité, de ton éternité. Si tu te donnes à la transformation, tu deviens le maître du moment éphémère, car tu le vis dans son intensité infinie. C’est à cause de moi que naît le désir  dans les ventres, dans les sexes. Le coït sert à conquérir l’éternité. »

« Si tu n’avais pas de corps matériel, je n’existerais pas. Lorsque tu deviens pur esprit, je disparais. Sans matière je ne suis plus. Alors ose déposer tes os et ta chair dans ma gueule ! Pour triompher il faut que tu me donnes de toit tout ce qui, en vérité, a toujours été à moi. Tes idées, tes sentiments, tes désirs et tes besoins, tout cela m’appartient. Si tu veux garder quelque chose, si minime fût-elle, toi qui n’es rien et qui ne possèdes rien, tu te perdras. Tu perdras l’éternité. »

« Comprends-le: en mon extrême noirceur, je suis l’œil de cet impensable que tu pourrais appeler Dieu. Je suis aussi Sa volonté. Grâce à moi tu reviens à Lui. Je suis la porte divine : qui entre sur mon territoire est un sage, et qui ne peut franchir mon seuil consciemment est un enfant peureux caparaçonné dans ses détritus. En moi il faut entrer pur : défais-toi de tout, défais-toi même du détachement, annihile-toi. Ce n’est que lorsque tu disparais que Dieu apparaît. »

« Tu veux la force? En m’acceptant tu es le plus fort. Tu veux la sagesse? En m’acceptant tu es le plus sage. Tu veux le courage? En m’acceptant tu es le plus courageux. Dis-moi ce que tu veux ! Si tu deviens mon amant, je te le donnerai. Lorsque tu sens que je fais partie de ton corps, je transforme la conception que tu as de toi-même, je te rends mort en vie et je t’accorde le regard pur des morts : deux trous sans attaches par lesquels seul Dieu regarde. L’instant, alors, devient terrible, tout se transforme en miroir et tu te vois en tout être, en tout forme, en tout processus. Ce que tu appelles « la vie » devient une danse d’illusions. Il n’y a plus de différence entre la matière et la rêve. »

« Ne tremble pas, ne crains pas, réjouis-toi ! La vie, quoique irréelle et éphémère, dans l’instant révèle sa plus grande beauté. En me donnant ton regard tu comprendras enfin que c’est un miracle d’être en vie. »

« Je n’aime pas qu’on me rencontre avant l’heure. Je souhaite que l’on m’appelle au moment précis où l’on a compris ce que je suis. Si l’on me presse en se suicidant, je n’apporte aucune sagesse, car on me travestit en vulgaire destruction. Je ne suis pas un malheur absurde, j’ai une signification profonde, je suis la grand Initiatrice, le Maître impalpable tapi sous la matière. Lorsqu’on me sollicite de manière insensée on me met en colère, on me fait agir contre ma volonté. Seuls ceux qui arrivent à moi en pleine conscience me donnent la jouissance suprême. Mais la majorité des être, ignorants, viennent à moi par la guerre, le crime, le vice, la maladie, les catastrophes. Rares sont ceux qui atteignent cet état de conscience pure où je deviens l’apogée de la réalisation. Ceux-là ne cessent de me reconnaître, alors que les autres, je les surprends. Celui qui se résigne comprend et accepte d’être ma proie, vit avec facilité, dans la liberté et la joie, confiant face aux agressions, sans cauchemar, réalisant ses désirs : en perdant l’espérance on perd aussi la peur. »

« Ne me tends pas la main, car immédiatement je la ferais pourrir. Offre-moi ta conscience. Disparais en moi, pour enfin être la totalité ! »

13

Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

Et si Le Pendu parlait…

« Je suis dans cette position parce que je le veux. C’est moi qui ai coupé les branches. J’ai délivré mes mains du désir de saisir, de m’approprier, de retenir. Sans abandonner le monde, je me suis retiré de lui. Avec moi vous pouvez trouver la volonté d’entrer dans l’état où il n’y a plus de volonté. Où les mots, les émotions, les relations, les désirs, les besoins ne vous attachent plus. Pour me détacher, j’ai coupé tous les liens sauf celui qui m’unit à la Conscience. »

« J’ai la sensation de tomber éternellement vers moi-même. A travers le labyrinthe des mots je me cherche, je suis celui qui pense et non ce qui est pensé. Je ne suis pas les sentiments, je les observe depuis une sphère intangible où il n’y a que la paix. A une distance infinie de la rivière des désirs, je ne connais que l’indifférence. Je ne suis pas un corps, mais celui qui l’habite. Pour arriver à moi-même, je suis un chasseur qui sacrifie la proie. Je trouve la brûlante action dans l’infinie non-action. »

« Je traverse la douleur pour trouver la force du sacrifice. Peu à peu je me défais de tout ce que l’on pourrait appeler « moi ». Je rentre en moi-même incessamment, comme dans une forêt enchantée. Je ne possède rien, je ne connais rien, je ne sais rien, je ne veux rien, je ne peux rien. »

« Cependant des univers entiers me traversent, viennent me remplir de leurs tourbillons, puis s’en vont. Je suis le ciel infini qui laisse passer les nuages. Qu’est-ce qu’il me reste? Un seul regard, sans objet, conscient de lui-même, faisant de lui-même la dernière et ultime réalité. Alors j’éclate en pure lumière. Alors je deviens l’axe d’une danse totale, l’eau bénite où viennent boire les assoiffés. »

« C’est à ce moment-là que je suis l’air pur qui chasse les atmosphères empoisonnées. C’est à ce moment-là que mon corps attaché devient source cataclysmique de la vie éternelle. »

« Je ne suis plus qu’un cœur qui bat, qui propulse la beauté vers les confins de la création. Je deviens la douceur paisible dans toute douleur, l’incessante gratitude, la porte qu conduit les victimes à l’extase. Le chemin en pente par lequel on se glisse vers le haut. La lumière vive qui circule dans l’obscurité du sang. »

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Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

Et si La Force parlait…

« Je vous attendais. Je suis le début du nouveau cycle, et après tout ce que vous avez accompli vous ne pourriez pas vivre si vous ne me rencontriez pas. Je vous apprendrai à vaincre la peur : avec moi vous serez prêts à tout voir, à tout entendre, à tout goûter, à tout toucher. Les sens n’ont pas de limites, mais la morale est faite de peurs. Je vous ferai voir l’immense marécage de vos pulsions, les sublimes comme les ténébreuses. Je suis la force obscure qui monte en vous vers la lumière. »

« Du centre des profondeurs, des souterrains de mon être, jaillit mon énergie créatrice. Je prends racine dans la vase, dans ce qu’il y a de plus dense, de plus terrifiant, de plus insensé. Comme un feu brûlant mon sexe exhale des désirs qui, à première vue, semblent de nature bestiale, mais qui ne sont que le chant enfoui dans la matière depuis l’origine de l’univers. »

« Mon intellect, lumière venue des étoiles, froide comme l’infini, agit sur la chaleur éternelle du magma pour produire le rugissement créateur. Ciel et Terre s’unissent dans ce cri, éveillant le monde. Je peux faire que chaque humble pierre devienne une oeuvre d’art. Je peux faire pousser sur des arbres rachitiques des fruits gorgés de sucs. Je peux transformer la ligne d’horizon en une entaille pourpre, vivante, comme un long et interminable rubis. Chacune des traces que mes pieds puissants laissent dans la boue devient une ruche qui répand du miel. »

« Je laisse circuler dans mon corps de bas en haut, comme les vagues d’un océan déchaîné, la poussée sublime et féroce dont le monde a besoin. Appelez-la comme bon vous semblera : puissance sexuelle, énergie de la matière, dragon, kundalini, … C’est un chaos incommensurable qui prend forme à l’intérieur de moi. Dans mon ventre un diable et un ange s’unissent, formant un tourbillon. Tel un arbre, j’étire mes branches vers le ciel tout en enfonçant mes racines dans la terre. Je suis une échelle par laquelle l’énergie simultanément monte et descend. Rien ne m’effraie. Je suis le commencement de la création. »

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Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

Et si La Roue de Fortune parlait…

« J’ai connu toutes les expériences. Au commencement j’avais devant moi un océan de possibilités. Guidée tour à tour par la volonté, par la providence ou le hasard, j’ai choisi mes actions, accumulé la connaissance, pour ensuite éclater sans finalité préconçue. D’innombrables fois j’ai trouvé la stabilité. J’ai voulu en garder les fruits sur ma table mais je les ai vus pourrir. J’ai compris que je devais m’ouvrir aux autres, partager. Qu’il me faudrait chercher le grand Autre en moi, la source divine. Le centre de mes révolutions innombrables autour de cet axe. Je me suis perdue, cherchant tout ce qui me ressemblait. J’ai connu le plaisir de me refléter dans les yeux de l’autre comme dans d’infinis miroirs. Jusqu’au jour où, avec une force irrépressible, j’ai agi  dans le monde et tenté de le changer… pour me rendre compte que je pouvais seulement commencer à le transformer. Ma quête spirituelle s’est élargie au point d’imbiber le totalité de la matière, et je suis arrivée à l’effrayante perfection, cet état où l’on ne pouvait rien m’ajouter, rien m’enlever. Je n’ai pas voulu rester ainsi pétrifiée. Alors j’ai tout abandonné, avec ma sagesse pour seule compagne. Je suis arrivée à l’extrême limite de moi-même, pleine, mais arrêtée, attendant que le caprice divin, l’énergie universelle, le vent mystérieux qui souffle de l’inconcevable, me fasse tourner et qu’en mon centre s’épanouisse le premier élan d’un nouveau cycle. »

« J’ai bien appris que tout ce qui commence finit, et que tout ce qui finit commence. J’ai bien appris que tout ce qui s’élève descend, et que tout ce qui descend s’élève. J’ai bien appris que tout ce qui circule en vient à stagner, et que tout ce qui stagne en vient à circuler. La misère devient richesse, la richesse misère. D’une mutation à l’autre, je vous invite à vous unir à la roue de la vie, acceptant les changements avec patience, docilité, humilité, jusqu’au moment où naît la Conscience. Alors, tout ce qui est humain, telle une chrysalide accouchant d’un papillon, parvient au degré angélique où la réalité cesse de tourner sur elle-même, où elle s’élance dans l’esprit du Créateur. »

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Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

Et si l’Hermite parlait…

« Je suis arrivé au bout du chemin, là où l’impensable se présente comme un abîme. Devant ce néant je ne peux avancer. Il ne me reste qu’à marcher à reculons, en contemplant la route que j’ai déjà parcourue. A chaque pas en arrière, je forme devant moi une réalité. »

« Entre la vie et la mort, dans une crise continuelle, je tiens ma lampe allumée – ma conscience. Elle me sert, bien sûr, à guider les pas de ceux qui me suivent sur la voie que j’ai ouverte. Mais elle brille aussi pour me signaler moi-même : j’ai fait tout le travail spirituel que je devais faire. Maintenant, ô Mystère infini, viens à mon secours. »

« Peu à peu je me suis défait de toutes les attaches. Je n’appartiens plus à mes pensées. Mes mots ne me définissent pas. J’ai vaincu mes passions : détaché du désir, je vis dans mon cœur comme dans un arbre creux. Mon corps est un véhicule que je vois vieillir, passer, s’évanouir tel un fleuve au cours irrésistible. Je ne sais plus qui je suis, je vis dans la totale ignorance de moi-même. Pour arriver à la lumière, je m’enfonce dans l’obscurité. Pour arriver à l’extase, je cultive l’indifférence. Pour arriver à l’amour de toute chose, de tout être, je me retire dans la solitude. C’est là, dans le dernier recoin de l’univers, que j’ouvre mon âme comme une fleur de pure lumière. Gratitude sans demande, l’essence de ma connaissance est la connaissance de l’Essence. »

« Par le chemin de la volonté, je suis arrivé à la cime la plus haute. Je fus flamme, puis chaleur, puis lumière froide. Me voici qui brille, qui appelle et qui espère. J’ai connu la solitude complète. Cette prière va directement de moi à mon dieu intérieur: j’ai l’éternité devant mon dos. Entre deux abîmes, j’ai attendu et je continuerai d’attendre. Je ne peux plus avancer ni reculer par moi-même : j’ai besoin que Tu viennes. Ma patience est infinie comme Ton éternité. Si Tu ne viens pas, je t’attendrai ici même, car T’attendre est devenu ma seule raison de vivre. Je ne bouge plus! Je brillerai jusqu’à me consumer. Je suis l’huile de ma propre lampe, cette huile est mon sang, mon sang est un cri qui T’appelle. Je suis la flamme et l’appel. »

« J’ai réalisé ma tâche. Il n’y a que Toi, maintenant qui puisse la continuer. Je suis la femelle spirituelle, l’activité infinie de la passivité. Comme un coupe, j’offre mon vide pour qu’il soit comblé. Parce que je me suis aidé moi-même, maintenant, Toi, aide-moi. »

9

Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

Et si La Justice parlait…

« Là où l’esprit a la même dimension que la matière, là où on ne sait pas si la densité est la racine de l’éther, où l’éther est l’accoucheur de la densité, là, dans cet équilibre éternel et infini, je suis. L’accomplissement de l’univers est ma justice; qu’elle donne à chaque galaxie, à chaque soleil, chaque planète, chaque atome la place qu’ils méritent. Grâce à moi le cosmos est une danse. Chaque naissance, chaque spirale, chaque étoile qui s’éteint a sa place dans l’univers. Je permets à chaque être d’être ce qu’il est; chaque poussière, chaque comète, chaque être humain mérite d’accomplir la tâche que la Loi suprême lui a donnée. A la moindre déviation de ce décret, je prononce le châtiment suprême : celui qui dévie sera expulsé du présent. »

« Le bien que tu fais aux autres, je te le rends. Ce que tu ne donnes pas, je te l’enlève. Quand tu détruis, je t’élimine. Non seulement je dissous ta matière, mais j’efface toute trace de toi dans la mémoire du monde. »

« Quand j’apparais dans le corps d’une femme, elle devient une mère véritable. Enfanter, c’est donner un lieu dans l’ici et maintenant à la Conscience infinie. Moi, mère universelle, je me situe au croisement éclatant et monumental où l’océan de la matière entre en contact avec l’âme impalpable, qui se désintègre comme une pluie pour faire vivre chaque fragment dense. »

« Je suis cette perfection qui ne demande aucun ajout et ne tolère aucune soustraction : tout ce que l’on me donne, je l’avais déjà; tout ce que l’on m’enlève n’existait pas en moi. Chaque instant est juste, parfait. De l’action j’élimine toute intention subjective. Je permets que les choses soient exclusivement ce qu’elles sont. Je donne à chacun ce qu’il mérite : à l’intellect, le vide; au coeur, la plénitude d’amour; au sexe, le plaisir de la création; au corps la prospérité, qui n’est autre que la santé; à la cinquième essence, la Conscience, je lui donne son centre qui est le dieu intérieur. »

8

Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

Et si Le Chariot parlait…

« Je suis plein, absolument plein de force. Rien n’est gaspillé : enraciné dans la planète, amant de toutes ses énergies, c’est avec elles que je me meus. Tel un chevalier de feu, je ne bouge pas de ma place. Je ne rampe pas sur la terre. Je vois d’en haut. Je voyage avec le temps sans jamais sortir de l’instant. Sans passé, sans futur, unique temps possible : le présent, tel un incommensurable bijou. Tout ce qui est ici n’est nulle part ailleurs. »

« Je suis la source de tous les guerriers, des champions, des héros, de toute endurance et de tout courage. Rien ne m’effraie, aucune tâche. Je peux partir en guerre ou nourrir tous les habitants de la Terre. Je suis absolument centré, en plein milieu de l’univers, traversé par toutes les énergies de la matière et de l’esprit. Si je suis une flèche, je fends mon propre coeur et cette blessure profonde, cette conscience, me transforme. Pour celui qui est éveillé, la souffrance devient une bénédiction. Je dissous les souffrances cachées dans mes os, j’unis l’état de veille au sommeil. »

« Je traverse la nuit du doute sur l’abîme de moi-même. Je tranche le noeud des énigmes. Je dépasse l’angoisse d’être, je méprise les apparences, je libère les sentiments de la raison, je détruis ce qui s’oppose à moi, je suis qui je suis. Je veux vivre aussi longtemps que l’univers. »

« Centre d’une sphère grandissante, j’envahis la dimension où la pensée ne se manifeste pas encore, où dans l’obscurité s’accomplit la gestation de l’action pure. Je réduis en poussière les essaims de paroles. Aucun miroir ne m’effraie, pas même l’âme qui se détache des morts comme un fruit désséché. »

« J’ai fait de ma malchance un diamant, de chaque abîme une source d’énergie. Tous les soleils peuvent mourir, je continuerai à briller. La force inconcevable qui soutient l’univers me soutient aussi. Je suis le triomphe de l’existant dans la vacuité. Toutes les morts et toutes les persécutions ne peuvent rien pour m’abattre, ni les cycles de l’histoire, ni le déclin successif des civilisations : je suis la conscience et la force vitale de l’humanité. »

« Lorsque je m’incarne en vous, les échecs deviennent de nouveaux points de départ, et dix mille raisons de renoncer ne valent rien au regard d’une seule raison de continuer. Je connais la peur, je connais la mort, elles ne m’arrêtent pas. Je suis la force d’action présente en chaque être vivant, le triomphe de la nature. Je sais créer, je sais détruire, je sais conserver, tout cela avec la même énergie irrésistible. Je suis l’activité même de l’univers. »

« J’avance vers toutes les dimensions de l’espace, brisant les horizons, jusqu’à arriver au but, qui est le masque du commencement. Reculant aussi, de vide en vide, à droite, à gauche, vers le bas et le haut, écartant des galaxies jusqu’à me dissoudre dans l’absence affolante, mère du premier cri qui soutient tout. »

« Je suis le triomphe de l’unité dans le brisement du verbe, je suis le triomphe de l’infini dans la crémation des ultimes limites, je suis le triomphe de l’éternité, dans mon coeur les dieux s’évanouissent. »

7

Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

Et si L’Amoureux parlait…

« Je suis le soleil de l’Arcane, le soleil blanc : presque invisible, mais éclairant tous les personnages. Je suis cette étoile : la joie d’exister, et la joie que l’autre existe. Je vis dans l’extase. Tout me donne du bonheur : la Nature, l’univers entier, l’existence de l’autre sous toutes ses formes – cet autre qui n’est autre que moi. »

« Je suis la conscience qui brille comme une étoile de lumière vivante au centre de votre coeur. Je me renouvelle à chaque instant, à tout moment je suis en train de naître. A chaque battement de votre coeur, je vous unis avec l’univers entier. C’est de moi que partent les liens infinis qui vous unissent à toute création. Ah, le plaisir d’aimer ! Ah, le plaisir de m’unir ! Ah, le plaisir de faire ce que j’aime ! Messager de la permanente impermanence, je renais à chaque seconde. Je suis comme un archer nouveau-né qui lance des flèches vers tout ce que ses sens peuvent capter. »

« Je ne suis pas la gentillesse, je ne suis pas l’ambition du bien-être ou du triomphe. Je suis l’amour inconditionnel. Je vous apprendrai à vivre dans l’émerveillement, la reconnaissance, la joie. »

« Lorsque je pénètre en vous, comme dans les personnages de l’Arcane, je communique l’amour divin à la moindre de vos cellules. Je souffle sur votre mental comme un ouragan chaleureux qui élimine du langage la critique, l’agression, la comparaison, le mépris, et toutes les gammes de l’orgueil qui séparent le spectateur de l’acteur. Je m’insinue dans votre énergie sexuelle pour adoucir toute brutalité, tout esprit de conquête, de possession. Je confère au plaisir la délicatesse sublime d’un ange qui éclate. Lorsque je me dissous dans votre corps, c’est pour le détacher de la dictature des miroirs et des modèles, du regard des autres, de la douleur des comparaisons. Je lui permets de vivre sa propre vie, d’assumer sa lumière et sa beauté. Dans le coeur où j’habite, je chasse les illusions de l’enfant malaimé. Comme la cloche d’une cathédrale, je répands dans le sang la vibration pénétrante de l’amour, dénuée de toute rancune, de toute demande émotionnelle travestie en haine, et de toute jalousie, qui n’est que l’ombre de l’abandon. Je vous initie au désir de ne rien obtenir qui ne soit aussi pour les autres. L’île du moi se transforme en archipel. »

« Tout concourt à augmenter ma joie, même ce que vous interprétez comme des circonstances négatives : le deuil, la difficulté, la petitesse, les obstacles… J’aime les choses et les êtres tels qu’ils sont, avec leurs infinies possibilités de développement. A chaque instant je les vois et je suis prêt à participer à leur épanouissement, mais aussi à accepter qu’ils demeurent tels quels. »

6

Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

 

Et si Le Pape parlait…

« Je suis avant tout médiateur de moi-même. Entre ma nature spirituelle sublime et mon humanité la plus instinctive, j’ai choisi d’être le lieu où la relation s’opère. Je suis au service de cette communication entre le bas et le haut, ma mission est d’unir les apparents opposés. Un pont n’est pas une patrie : ce n’est qu’un lien de passage. Il permet la circulation des énergies créatrices de ce phénomène magnifiquement illusoire qu’on appelle l’existence. Ce n’est pas en m’isolant, c’est en empruntant tous les chemins que je communique la bonne nouvelle. »

« J’incarne la bénédiction : en face de moi, vous êtes en présence du mystère. Habité par la divinité, le moindre de mes gestes prend la dignité du sacré. Pour devenir le lieu où transite la volonté divine, j’ai appris à nettoyer de tout obstacle les sentiers de ma communication, même de mes propres traces. Je me conduis au néant pour que l’Être suprême prenne toute la place en moi. Je me conduis au mutisme pour que ce soit Lui et Lui seul qui parle. Je bannis de ma bouche tout mot qui m’appartienne, je submerge mon coeur dans la paix et l’absence de désirs pour laisser place seulement à Son amour et j’élimine de ma volonté jusqu’à la volonté d’éliminer la volonté. »

« Il y a en moi le même ordre que dans l’univers. Je suis un vaisseau vide, sans forme, qui transporte la lumière là où le vent le pousse. Je me place entre ciel et terre, j’exhorte les habitants de l’espoir à s’élever jusqu’où il n’y a pas de limites. A tout ce qui est enraciné dans la matière ou dans l’esprit, je communique la puissance supérieure qui donne vie à ce qui est inanimé. C’est par moi que la chair monte vers l’esprit pour éclater en un feu d’artifice sublime. C’est par moi que le troupeau des énergies angéliques descend vers la froideur de la matière pour s’y dissoudre en ondes de chaleur aimante. »

« Je repousse toute malédiction. Je bénis ce que j’entends, ce que je vois, ce que je sens. J’appelle l’amour, comme un oiseau aux dimensions démesurées, pour qu’il se pose sur la petitesse d’un coeur. Que fais-je de vos querelles de famille, de vos peines, de vos blessures? Je les fais se mettre à genoux et prier. Laisser-moi venir en vous : je bénirai tout votre monde et jusqu’à vos problèmes. »

« Investissez vos actions de ma mission, éveillez-vous à la force du sacré : le moindre de vos geste, le moindre de vos actes à son tour deviendra sacré. Vous connaîtrez l’extase de celui qui ne parle pas en son propre nom. »

« La crosse dans ma main n’est pas un instrument pour donner des ordres. Elle est le symbôle de mon anéantissement joyeux. J’ai pacifié mes désirs, transformé cette meute de loups affamés en un vol d’hirondelles qui célèbrent l’aube de leurs chants. L’océan tumultueux qui agitait mon coeur, j’en ai fait un lac de lait, calme et doux comme celui qui coulait du sein de la Vierge. Quiconque est assoiffé peut venir boire à mon esprit. Je ne refuse rien à personne. Je suis la porte qui peut être ouverte par toutes les clés. »

« Celui qui entre dans mon âme peut avancer jusqu’à l’extrême limite de l’univers, jusqu’à la fin du temps : je suis la dernière frontière entre les mots et l’impensable. »

5

Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

Et si L’Empereur parlait…

« Je suis la sécurité. Je suis la force même. Lorsque je parle en vous, je vous fais entendre qu’il n’y a pas de faiblesse. Tant que vous ne m’avez pas perçu, vous ne connaissez que l’insécurité. Vous n’avez pas le pouvoir de faire, de vous exprimer, de vous opposer : vous êtes une victime. Mais avec moi votre peur cesse. Vous cessez de douter et de vous dévaloriser. Personne ne peut vous obliger à faire ce que vous ne voulez pas faire. »

« Mes lois sont les lois de l’univers en action. Lorsqu’on ne s’oppose pas à elles, elles sont infiniment pacifiques. Mais lorsqu’on leur désobéit, elles sont terribles. Je suis capable de déclencher en vous la maladie, l’infarctus, les tumeurs, la cirrhose. Si vous n’obéissez pas aux lois que j’ordonne, je peux détruire. J’ai le droit de tuer. Mais si vous êtes malade et que je vous habite, je vous ferai traverser la douleur et les difficultés, dissoudre les obstacles. Je suis la santé cachée dans un corps souffrant. »

« Je suis invincible. Je ne m’attarde pas dans les conflits : je fais la guerre. Je ne m’avoue jamais perdant. Je suis la certitude. Nul ne peut me détrôner. »

« Je suis un axe, j’ordonne tout autour de mes lois. Je fais régner l’ordre de toute les manières, de la plus douce à la plus féroce. Lorsque je vous habite et que vous rencontrez un autre Empereur, nous unissons nos forces. Il n’y a pas de compétition possible, pas de combats de rois. Je suis un archétype unique qui réside en chacun de vous. »

« Lorsque je me manifeste dans votre corps, vous êtes en plein équilibre, incapable de trébucher. Avec moi, le corps est le centre de l’univers, il est soutenu par une force immense et peut faire face à n’importe quoi. Je suis terriblement calme. Lorsque je me place dans votre bouche, dans votre musculature, vos mots sont exacts, vous ne tremblez pas. Tout en vous s’apaise : la vie organique, les pensées, les désirs, le coeur, la mémoire, le temps et l’espace. »

« Placez-moi au centre de vous comme une source inépuisable, comme la racine de votre envol futur. Alors l’angoisse ne vous interdira pas de vivre ni de vous réaliser, l’impuissance et la paresse n’auront pas de prise sur votre action. La peur de la misère ne s’opposera pas à votre travail, vous serez capable de construire votre prospérité. Les orages émotionnels ne vous distrairont pas de votre oeuvre, la douleur et la maladie ne vous empêcheront pas de sentir votre force, rien ne pourra briser votre concentration. »

« Ni vos réticences intellectuelles, ni votre timidité, ni votre identification au rôle de victime, ni les souffrances du passé, ni la mauvaise image que vous avez de vous-même ne vous empêcheront de me trouver, moi,  votre Empereur. Si une éducation toxique ou un système de valeurs néfastes ont imprimé en vous de fausses lois, des règles inutiles, balayez-les ! Etablissez vos règles, votre système de travail, vos actions à partir des lois que je vous révèle. Je suis là, j’apparais, et derrière moi il y a toute une armée – le soleil, les étoiles, les galaxies. Je vous proyège et vous exhorte à la force. »

« Je suis votre guerrier intérieur, celui qui voit vos faiblesses et qui ne faiblit pas. »

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Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.