Et si Le Diable parlait…

« Je suis Lucifer, porteur de lumière. Mon don magnifique à l’humanité est l’absence absolue de morale. Nul ne me limite. Je transgresse toutes les lois, je brûle les constitutions et les livres sacrés. Aucune religion ne peut me contenir. Je détruis toutes les théories, je fais exploser tous les dogmes. »

« Dans le fond du fond du fond, personne n’habite plus profond que moi. Je suis la source de tous les abîmes. Je suis celui qui donne une vie aux grottes obscures, celui qui connaît le centre autour duquel tournent toutes les densités. Je suis la viscosité de tout ce qui vainement tente d’être formel. La suprême force du magma. La puanteur qui dénonce l’hypocrisie des parfums. La charogne mère de chaque fleur. Le corrupteur des esprits vaniteux qui se vautrent dans la perfection.

« Je suis la conscience assassine du perpétuel éphémère. C’est moi, enfermé dans le sous-terrain du monde, qui fais trembler la cathédrale stupide de la foi. C’est moi qui à genoux mords et ensanglante les pieds des crucifiés. Qui présente au monde, sans pudeur, mes blessures béantes comme autant de vagins affamés. Je viole l’œuf putride de la sainteté. J’enfonce l’érection de ma pensée dans le rêve morbide des hiérophantes, pour leur cracher en plein simulacre le sperme froid de mon mépris. »

« Pas de paix avec moi. Pas de petit foyer établi. Pas d’Evangiles pralinés. Pas de vierge en sucre pour les langues moites des nonnes velues. Je défèque royalement sur les oiseaux lépreux de la morale. Je ne m’interdis pas d’imaginer un prophète à quatre pattes monté par un âme en rut. Je suis le chantre extasié de l’inceste, le champion de toutes les dépravations et j’ouvre avec délices, de l’ongle de mon petit doigt, les tripes d’un innocent pour y tremper mon pain. »

« Cependant, depuis le profond du profond de la caverne humaine, j’allume la torche qui organise les ténèbres. Sur une échelle d’obsidienne, j’arrive au pieds du Créateur pour lui présenter en offrande le pouvoir de la transformation. Oui : devant la divine impermanence, je lutte pour conserver l’instinct, pour le figer comme une sculpture fluorescente. Je l’illumine de ma conscience et le retiens, jusqu’à ce qu’il éclate en une nouvelle œuvre divine, l’univers infini, labyrinthe incommensurable qui se glisse entre mes griffes, proie qui s’échappe d’entres mes dents, traces qui s’évanouissent comme un parfum subtil… »

« Et je reste là, essayant d’attacher toutes les secondes les unes aux autres, d’arrêter l’écoulement du temps. C’est cela, l’enfer : l’amour total envers l’œuvre divine qui s’évanouit. C’est Lui, l’artiste, invisible, impensable, impalpable, intouchable. Moi, je suis l’autre artiste : fixe, invariable, obscur, opaque, dense. Torche qui brûle éternellement d’un feu immobile. C’est moi qui veut avaler cette éternité , cette gloire impondérable, la clouer au centre de mon ventre et accoucher d’elle comme un marécage qui se déchire pour éjecter la tige au bout de laquelle s’ouvrira le lotus où brille le diamant. Ainsi, moi, lacérant mes tripes, je veux être la Vierge suprême qui accouche de Dieu et le fige sur une croix, qu’il reste pour l’éternité, ici, avec moi, toujours, sans changement, permanente permanence. »

le-diable

Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

… Et c’est via cet article que je reprends ma plume virtuelle de retranscription après quelques mois d’absence, et vous souhaite une délicieuse et viscérale année 2017 !

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Et si Le Pape parlait…

« Je suis avant tout médiateur de moi-même. Entre ma nature spirituelle sublime et mon humanité la plus instinctive, j’ai choisi d’être le lieu où la relation s’opère. Je suis au service de cette communication entre le bas et le haut, ma mission est d’unir les apparents opposés. Un pont n’est pas une patrie : ce n’est qu’un lien de passage. Il permet la circulation des énergies créatrices de ce phénomène magnifiquement illusoire qu’on appelle l’existence. Ce n’est pas en m’isolant, c’est en empruntant tous les chemins que je communique la bonne nouvelle. »

« J’incarne la bénédiction : en face de moi, vous êtes en présence du mystère. Habité par la divinité, le moindre de mes gestes prend la dignité du sacré. Pour devenir le lieu où transite la volonté divine, j’ai appris à nettoyer de tout obstacle les sentiers de ma communication, même de mes propres traces. Je me conduis au néant pour que l’Être suprême prenne toute la place en moi. Je me conduis au mutisme pour que ce soit Lui et Lui seul qui parle. Je bannis de ma bouche tout mot qui m’appartienne, je submerge mon coeur dans la paix et l’absence de désirs pour laisser place seulement à Son amour et j’élimine de ma volonté jusqu’à la volonté d’éliminer la volonté. »

« Il y a en moi le même ordre que dans l’univers. Je suis un vaisseau vide, sans forme, qui transporte la lumière là où le vent le pousse. Je me place entre ciel et terre, j’exhorte les habitants de l’espoir à s’élever jusqu’où il n’y a pas de limites. A tout ce qui est enraciné dans la matière ou dans l’esprit, je communique la puissance supérieure qui donne vie à ce qui est inanimé. C’est par moi que la chair monte vers l’esprit pour éclater en un feu d’artifice sublime. C’est par moi que le troupeau des énergies angéliques descend vers la froideur de la matière pour s’y dissoudre en ondes de chaleur aimante. »

« Je repousse toute malédiction. Je bénis ce que j’entends, ce que je vois, ce que je sens. J’appelle l’amour, comme un oiseau aux dimensions démesurées, pour qu’il se pose sur la petitesse d’un coeur. Que fais-je de vos querelles de famille, de vos peines, de vos blessures? Je les fais se mettre à genoux et prier. Laisser-moi venir en vous : je bénirai tout votre monde et jusqu’à vos problèmes. »

« Investissez vos actions de ma mission, éveillez-vous à la force du sacré : le moindre de vos geste, le moindre de vos actes à son tour deviendra sacré. Vous connaîtrez l’extase de celui qui ne parle pas en son propre nom. »

« La crosse dans ma main n’est pas un instrument pour donner des ordres. Elle est le symbôle de mon anéantissement joyeux. J’ai pacifié mes désirs, transformé cette meute de loups affamés en un vol d’hirondelles qui célèbrent l’aube de leurs chants. L’océan tumultueux qui agitait mon coeur, j’en ai fait un lac de lait, calme et doux comme celui qui coulait du sein de la Vierge. Quiconque est assoiffé peut venir boire à mon esprit. Je ne refuse rien à personne. Je suis la porte qui peut être ouverte par toutes les clés. »

« Celui qui entre dans mon âme peut avancer jusqu’à l’extrême limite de l’univers, jusqu’à la fin du temps : je suis la dernière frontière entre les mots et l’impensable. »

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Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.