Et si l’Arcane XIII parlait…

« Si tu te presses, tu me rattraperas. Si tu ralentis, je te rattraperai. Si tu marches tranquille, je t’accompagnerai. Si tu te mets à tourner, je danserai avec toi. Puisque notre rencontre est inéluctable, fais-moi face tout de suite! Je suis ton ombre intérieure, celle qui rit derrière l’illusion que tu appelles réalité. Patiente comme une araignée, enchâssée comme un bijou dans chacun de tes instants, tu partages ta vie avec moi – ou si tu t’y refuses, tu ne vivras pas dans la vérité. Tu pourrais fuir à l’autre bout du monde, je serais toujours à tes côtés. Depuis que tu es né, je suis la mère qui ne cesse de te mettre au monde. Réjouis-toi donc! Ce n’est que lorsque tu me conçois que la vie prend son sens. L’insensé qui ne me reconnaît pas s’accroche aux choses sans voir qu’elles sont toutes à moi. Il n’en est aucune qui ne porte mon sceau. Permanente impermanence, je suis le secret des sages : ils savent qu’ils ne peuvent avancer que sur mon chemin. »

« Ceux qui m’assimilent deviennent des esprits puissants. Ceux qui me nient, en cherchant vainement  à s’échapper, perdent  les délices de l’éphémère : tout en étant, ils ne savent pas être. Tout en agonisant, ils ne savent pas vivre. »

« Les enfants ne m’imaginent pas. S’ils pouvaient le faire ils cesseraient d’être enfants, car je suis la fin de l’enfance. Celui qui me rencontre sur son chemin devient adulte : il sait qu’il m’appartient. Je dévore ses difficultés, ses triomphes, ses échecs, ses amours, ses déceptions, ses plaisirs, ses douleurs, ses parents, ses enfants, son orgueil, ses illusions, sa richesse, je dévore tout. Ma voracité n’a pas de limite, je dévore même ses dieux. Mais au dernier d’entre eux, à l’authentique, une fois les masques dissous dans mes entrailles, je m’y casses les dents. Et son indescriptible mystère, en sa présence absente, en son absence présente, je me tue moi-même. Je n’engloutis que les ego. Chacun a un goût différent, tous plus fétides et amers les uns que les autres. »

« Grâce  à moi, tout devient poussière et tout s’effondre. Mais ne pense pas que c’est une tragédie. Je fais de la destruction un processus d’une splendeur extrême. J’attends que la vie se manifeste jusqu’à atteindre sa plus grande beauté, puis j’apparais pour l’éliminer avec la même beauté. Lorsqu’elle parvient à la limite de sa croissance, je commence à la détruire avec le même amour qui a été employé pour la construire. Quelle joie ! Quelle incommensurable joie ! Ma destruction permanente ouvre la voie à la création constante. S’il n’y a pas de fin, il n’y a pas de commencement. Je suis au service de l’éternité, de ton éternité. Si tu te donnes à la transformation, tu deviens le maître du moment éphémère, car tu le vis dans son intensité infinie. C’est à cause de moi que naît le désir  dans les ventres, dans les sexes. Le coït sert à conquérir l’éternité. »

« Si tu n’avais pas de corps matériel, je n’existerais pas. Lorsque tu deviens pur esprit, je disparais. Sans matière je ne suis plus. Alors ose déposer tes os et ta chair dans ma gueule ! Pour triompher il faut que tu me donnes de toit tout ce qui, en vérité, a toujours été à moi. Tes idées, tes sentiments, tes désirs et tes besoins, tout cela m’appartient. Si tu veux garder quelque chose, si minime fût-elle, toi qui n’es rien et qui ne possèdes rien, tu te perdras. Tu perdras l’éternité. »

« Comprends-le: en mon extrême noirceur, je suis l’œil de cet impensable que tu pourrais appeler Dieu. Je suis aussi Sa volonté. Grâce à moi tu reviens à Lui. Je suis la porte divine : qui entre sur mon territoire est un sage, et qui ne peut franchir mon seuil consciemment est un enfant peureux caparaçonné dans ses détritus. En moi il faut entrer pur : défais-toi de tout, défais-toi même du détachement, annihile-toi. Ce n’est que lorsque tu disparais que Dieu apparaît. »

« Tu veux la force? En m’acceptant tu es le plus fort. Tu veux la sagesse? En m’acceptant tu es le plus sage. Tu veux le courage? En m’acceptant tu es le plus courageux. Dis-moi ce que tu veux ! Si tu deviens mon amant, je te le donnerai. Lorsque tu sens que je fais partie de ton corps, je transforme la conception que tu as de toi-même, je te rends mort en vie et je t’accorde le regard pur des morts : deux trous sans attaches par lesquels seul Dieu regarde. L’instant, alors, devient terrible, tout se transforme en miroir et tu te vois en tout être, en tout forme, en tout processus. Ce que tu appelles « la vie » devient une danse d’illusions. Il n’y a plus de différence entre la matière et la rêve. »

« Ne tremble pas, ne crains pas, réjouis-toi ! La vie, quoique irréelle et éphémère, dans l’instant révèle sa plus grande beauté. En me donnant ton regard tu comprendras enfin que c’est un miracle d’être en vie. »

« Je n’aime pas qu’on me rencontre avant l’heure. Je souhaite que l’on m’appelle au moment précis où l’on a compris ce que je suis. Si l’on me presse en se suicidant, je n’apporte aucune sagesse, car on me travestit en vulgaire destruction. Je ne suis pas un malheur absurde, j’ai une signification profonde, je suis la grand Initiatrice, le Maître impalpable tapi sous la matière. Lorsqu’on me sollicite de manière insensée on me met en colère, on me fait agir contre ma volonté. Seuls ceux qui arrivent à moi en pleine conscience me donnent la jouissance suprême. Mais la majorité des être, ignorants, viennent à moi par la guerre, le crime, le vice, la maladie, les catastrophes. Rares sont ceux qui atteignent cet état de conscience pure où je deviens l’apogée de la réalisation. Ceux-là ne cessent de me reconnaître, alors que les autres, je les surprends. Celui qui se résigne comprend et accepte d’être ma proie, vit avec facilité, dans la liberté et la joie, confiant face aux agressions, sans cauchemar, réalisant ses désirs : en perdant l’espérance on perd aussi la peur. »

« Ne me tends pas la main, car immédiatement je la ferais pourrir. Offre-moi ta conscience. Disparais en moi, pour enfin être la totalité ! »

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Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

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