Et si La Roue de Fortune parlait…

« J’ai connu toutes les expériences. Au commencement j’avais devant moi un océan de possibilités. Guidée tour à tour par la volonté, par la providence ou le hasard, j’ai choisi mes actions, accumulé la connaissance, pour ensuite éclater sans finalité préconçue. D’innombrables fois j’ai trouvé la stabilité. J’ai voulu en garder les fruits sur ma table mais je les ai vus pourrir. J’ai compris que je devais m’ouvrir aux autres, partager. Qu’il me faudrait chercher le grand Autre en moi, la source divine. Le centre de mes révolutions innombrables autour de cet axe. Je me suis perdue, cherchant tout ce qui me ressemblait. J’ai connu le plaisir de me refléter dans les yeux de l’autre comme dans d’infinis miroirs. Jusqu’au jour où, avec une force irrépressible, j’ai agi  dans le monde et tenté de le changer… pour me rendre compte que je pouvais seulement commencer à le transformer. Ma quête spirituelle s’est élargie au point d’imbiber le totalité de la matière, et je suis arrivée à l’effrayante perfection, cet état où l’on ne pouvait rien m’ajouter, rien m’enlever. Je n’ai pas voulu rester ainsi pétrifiée. Alors j’ai tout abandonné, avec ma sagesse pour seule compagne. Je suis arrivée à l’extrême limite de moi-même, pleine, mais arrêtée, attendant que le caprice divin, l’énergie universelle, le vent mystérieux qui souffle de l’inconcevable, me fasse tourner et qu’en mon centre s’épanouisse le premier élan d’un nouveau cycle. »

« J’ai bien appris que tout ce qui commence finit, et que tout ce qui finit commence. J’ai bien appris que tout ce qui s’élève descend, et que tout ce qui descend s’élève. J’ai bien appris que tout ce qui circule en vient à stagner, et que tout ce qui stagne en vient à circuler. La misère devient richesse, la richesse misère. D’une mutation à l’autre, je vous invite à vous unir à la roue de la vie, acceptant les changements avec patience, docilité, humilité, jusqu’au moment où naît la Conscience. Alors, tout ce qui est humain, telle une chrysalide accouchant d’un papillon, parvient au degré angélique où la réalité cesse de tourner sur elle-même, où elle s’élance dans l’esprit du Créateur. »

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Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.

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Et si l’Hermite parlait…

« Je suis arrivé au bout du chemin, là où l’impensable se présente comme un abîme. Devant ce néant je ne peux avancer. Il ne me reste qu’à marcher à reculons, en contemplant la route que j’ai déjà parcourue. A chaque pas en arrière, je forme devant moi une réalité. »

« Entre la vie et la mort, dans une crise continuelle, je tiens ma lampe allumée – ma conscience. Elle me sert, bien sûr, à guider les pas de ceux qui me suivent sur la voie que j’ai ouverte. Mais elle brille aussi pour me signaler moi-même : j’ai fait tout le travail spirituel que je devais faire. Maintenant, ô Mystère infini, viens à mon secours. »

« Peu à peu je me suis défait de toutes les attaches. Je n’appartiens plus à mes pensées. Mes mots ne me définissent pas. J’ai vaincu mes passions : détaché du désir, je vis dans mon cœur comme dans un arbre creux. Mon corps est un véhicule que je vois vieillir, passer, s’évanouir tel un fleuve au cours irrésistible. Je ne sais plus qui je suis, je vis dans la totale ignorance de moi-même. Pour arriver à la lumière, je m’enfonce dans l’obscurité. Pour arriver à l’extase, je cultive l’indifférence. Pour arriver à l’amour de toute chose, de tout être, je me retire dans la solitude. C’est là, dans le dernier recoin de l’univers, que j’ouvre mon âme comme une fleur de pure lumière. Gratitude sans demande, l’essence de ma connaissance est la connaissance de l’Essence. »

« Par le chemin de la volonté, je suis arrivé à la cime la plus haute. Je fus flamme, puis chaleur, puis lumière froide. Me voici qui brille, qui appelle et qui espère. J’ai connu la solitude complète. Cette prière va directement de moi à mon dieu intérieur: j’ai l’éternité devant mon dos. Entre deux abîmes, j’ai attendu et je continuerai d’attendre. Je ne peux plus avancer ni reculer par moi-même : j’ai besoin que Tu viennes. Ma patience est infinie comme Ton éternité. Si Tu ne viens pas, je t’attendrai ici même, car T’attendre est devenu ma seule raison de vivre. Je ne bouge plus! Je brillerai jusqu’à me consumer. Je suis l’huile de ma propre lampe, cette huile est mon sang, mon sang est un cri qui T’appelle. Je suis la flamme et l’appel. »

« J’ai réalisé ma tâche. Il n’y a que Toi, maintenant qui puisse la continuer. Je suis la femelle spirituelle, l’activité infinie de la passivité. Comme un coupe, j’offre mon vide pour qu’il soit comblé. Parce que je me suis aidé moi-même, maintenant, Toi, aide-moi. »

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Source: La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky.